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Joyeuses Fêtes

Ballet aérien

Au départ, trois sont arrivés… Peu de temps après, un groupe d’une cinquantaine les ont rejoints… Puis, une minute plus tard, ce sont huit mille individus, nous a-t-on dit, qui ont envahi les lieux.

Si les éclaireurs et le premier bataillon étaient des Pluviers semipalmés, le gros de la troupe était composé quasi exclusivement de Bécasseaux semipalmés.

Nous étions le 10 août, en fin d’après-midi, à Mary’s Point, sur la côte néobrunswickoise de la baie de Fundy, en bordure de la plage restreinte par la marée haute. Quand nous y sommes arrivés, vers 16 h, la bande sableuse striée de cordons de varech était déserte tout au long de la pointe. Une naturaliste du centre d’interprétation de la «Shepody National Wildlife Area» et un photographe étaient déjà installés. Il ventait très fort ; le plafond était bas, très gris. Sans être sinistre, l’atmosphère n’était pas des plus joyeuses. Il ne se passait rien ; le photographe regardait son énorme téléobjectif et avait l’air de se demander pourquoi il l’avait amené dans de telles conditions. Seule la naturaliste semblait sereine ; elle prenait des notes, j’ignore sur quoi, dans son carnet et, de temps en temps, elle balayait rapidement la baie de ses jumelles. Et vers 16 h 30, nous avons assisté à cette arrivée de bécasseaux précédés de quelques pluviers.

Tandis que les pluviers s’installaient sur le varech, les bécasseaux se posaient en un seul groupe serré, tous pointant le bec dans la même direction, sur le sable en bordure de l’eau. La naturaliste nous a dit qu’ils étaient environ huit mille et que la semaine précédente, un groupe de 75 à 80000 s’était posé au même endroit.

Bécasseaux semipalmés - Photo Claude Ducrot
Bécasseaux semipalmés - Photo Claude Ducrot

Bientôt, nous avons eu le spectacle qui est l’apothéose de bien des documentaires. On peut parler de ballet aérien dont la chorégraphie semble complètement improvisée. Les 8 000 bécasseaux décollent en même temps en un nuage qui se déforme continuellement au hasard des changements de direction du groupe qui est devenu une entité vivante unique. Les virages ne s’amorcent pas nécessairement de la tête de cette entité. Le cœur peut partir vers le haut ou plonger en rase-motte ; le reste du groupe s’étire alors pour devenir des « ailes » qui aussitôt rejoignent la nouvelle tête en un groupe compact qui rentre alors dans une nouvelle virevolte.

Bécasseaux semipalmés - Photo Claude Ducrot
Bécasseaux semipalmés - Photo Claude Ducrot

Selon le côté que les bécasseaux présentent aux observateurs, le nuage passe du gris assez foncé à l’argent, accentuant l’effet visuel des acrobaties aériennes. Le vrombissement de ces milliers d’ailes varie avec les arabesques effectuées ajoutant l’effet sonore au spectacle.

Aussi soudainement que le groupe avait décollé, il atterrit presqu’au même endroit sur la plage.

Nous avons assisté à une succession de ces ballets aériens entrecoupés d’intermèdes plus ou moins longs. Qu’est-ce qui provoque ces envolées ? On ne le sait pas. Aucun rapace n’est

passé cette soirée-là. Est-ce pour se réchauffer ? Est-ce pour renforcer la cohésion du groupe en vue de la migration prochaine vers le Surinam?

Le matin précédent, la marée basse laissant la batture libre d’eau, nous avions marché le long de la pointe. Nous avions pu observer de nombreux Pluviers argentés et semipalmés mais étrangement très peu de bécasseaux. Il faut dire que dans la baie de Fundy l’estran est particulièrement large et qu’il est impossible de marcher sur cette énorme surface vaseuse d’où les limicoles tirent leur nourriture. Y détecter alors des bécasseaux relève quasiment du hasard.

Le lendemain, en fin d’après-midi, à marée haute, nous étions de nouveau sur place. Et c’est un groupe de 12000 bécasseaux qui nous a régalés de son spectacle. Pendant que nous l’admirions, plusieurs nuages plus importants encore sont passés non loin allant se poser sur une autre plage, formant peut-être un rassemblement de 80 000 individus, semblable à celui que la naturaliste avait vu quelques jours auparavant.

Notre voyage le long de la baie de Fundy nous a permis d’admirer plusieurs sites spectaculaires et tourmentés comme le cap Enragé et les fameux Hopewell Rocks, mais aussi des lieux plus sereins, de grands champs descendant doucement vers la mer bordée de marais salés. Cependant, c’est à Mary’s Point, sous un ciel peu engageant que nous avons assisté à un spectacle grandiose et inoubliable.


Article publié dans le Bio-Nouvelles Volume 44, numéro 4 d'octobre, novembre et décembre 2016