Plein fleuve

Plein fleuve, plein vent, l’île aux Grues s’étire doucement jusqu’à l’île aux Oies pour recevoir celles-ci - les blanches comme neige - chaque printemps, chaque automne. L’immense voilier sur fond azur bat alors de l’aile à travers tout l’espace de l’archipel, mariant les bois, les champs et l’eau non sans remuer l’âme…

Les Bernaches du Canada, Canards colverts, noirs, chipeaux, sarcelles d’hiver et pluviers suivent aussi le fleuve en égrenant chacune des îles depuis l’île d’Orléans en amont, jusqu’au Pilier de Pierre.

Bancs de contemplation - Photo Pascale Picard
Bancs de contemplation - Photo Pascale Picard

C’est la lune qui, en rythmant les marées, contraint le traversier pour garder, ici sur l’île, ce goût d’ailleurs. Mais en grimpant la tour d’observation, on embarque sur un autre bateau, celui des fermes, des maisons du village alignées sur le chemin du Roy au bord du fleuve avec le clocher de l’église pour mât.

Girouette - Photo Pascale Picard
Girouette - Photo Pascale Picard

La grandeur, l’amplitude du site envoutent le regard, apaisent les sens et mènent à un état second…

Les beaux jours venus, l’île retrouve son charme bucolique. Mélilots, épervières, silènes, butomes, asclépiades et salicaires prennent le fossé. Les trilles, violettes, actées, sanguinaires vont au bois. Partout, hirondelles, merles, chardonnerets, troglodytes et tourterelles s’enivrent de tant d’espace.

À la pointe McPherson, là où Jean-Paul Riopelle, peintre et amoureux de l’île, avait établi son atelier entre les deux rives - entre ciel et terre -, l’Alouette hausse-col remonte le sillon du champ, le Goglu des prés serine son air de jazz, le coulicou bâtit son nid et le héron passe…

Goglu des prés - Photo Pascale Picard
Goglu des prés - Photo Pascale Picard

Je sais aussi un chemin creux bordé de clairières pour surprendre le bihoreau solitaire entre sagittaires et rubaniers. Plus loin, le renard quitte parfois l’ombre de la forêt. Je sais aussi débusquer la bécassine qui se grise de ses acrobaties aériennes, et connais l’adresse exacte du lis du Canada avec vue sur le fleuve bien sûr !

Monter à la Haute-Ville, c’est monter un peu plus haut vers le ciel en récitant à nouveau le beau chapelet des îles et voguer en toute liberté.

À la pointe aux Pins où se reposent en migration Parulines bleues, à joues grises, flancs marron, à tête cendrée et la bien nommée Paruline des ruisseaux, justement les pattes dans l’eau, les bois sombres cachent aussi bien Petite Nyctale, moyen et grand ducs que le délicat et inoubliable Papillon lune. Patiente et silencieuse, j’y ai déjà rencontré une biche complaisante.

Puis, l’île s’effondre brusquement, offrant ses falaises aux caprices du Saint-Laurent avec tout de même de belles échappées sur Grosse Île - lieu de quarantaine des Irlandais.

À l’opposé, les battures du haut-marais n’en finissent plus de s’avancer vers l’eau, jouent dangereusement avec elle et, tout au bout de leurs sept kilomètres, réservent au Pygargue à tête blanche et ses deux immatures un vieil arbre écorcé pour repaire. Dans les hautes herbes toujours frémissantes, piquées des candélabres de l’Angélique noire-pourprée, le mythique Bruant de Nelson se joue de nos jumelles, le Râle jaune s’estompe furtivement, mais le Busard Saint-Martin se pavane tout en surveillant son incroyable territoire. À la brunante, avec beaucoup de chance, le hibou, lui aussi des marais, se laisse parfois entrevoir.

Pygargue à tête blanche - Photo Pascale Picard
Pygargue à tête blanche - Photo Pascale Picard

Ainsi, à parcourir l’île dans tous les sens, les yeux grand ouverts, baignée de sérénité, je deviens l’Isle… pour mon plus grand plaisir.


Article publié dans le Bio-Nouvelles Volume 44, numéro 4 d'octobre, novembre et décembre 2016