Printemps volé : Voyage à Anna Maria Island

Un léger turquoise frangé de blanc mousseux, surligné d’un aplat outremer et, au-dessus, un immense ciel bleu – ensoleillé, vingt-sept degrés Celsius. Voilà pour la carte postale d’Anna Maria Island, l’île qui, dans le golfe du Mexique, s’étire paresseusement, à quelques encablures de la baie de Tampa.

Pour toucher au sable fin, il a fallu traverser plusieurs fois bras de mer, baies, golfes et rivières harnachés par des routes au tapis de velours et le Sunshine Skyway Bridge, le plus long pont à haubans du monde – à la grandeur du paysage.

Mais là, c’est la colonie de vacances floridienne où tout, absolument tout, est à louer pour le plaisir. Ici, tout est facile. C’est la dolce vita…

Inutile de se lever à l’aurore pour faire de l’observation d’oiseaux : les conures, ces petits perroquets verts, survolent en caquetant le centre commercial, tandis que la Grande Aigrette chasse dans les parterres.

Dès notre arrivée sur la plage, toujours surveillée par une escadrille de Pélicans bruns, l’Huîtrier d’Amérique est là. Et il n’est pas seul. Des Mouettes atricilles, des Chevaliers semipalmés, des Becs-en-ciseaux noirs, des Tournepierres à collier, probablement en route pour le Canada, vont et viennent au gré des vagues et des baigneurs, tandis que les Ibis blancs se regroupent gentiment pour l’œil de la caméra.

Ibis blancs, Mouette atricille et Chevalier semipalmé - Photo Pascale Picard
Ibis blancs, Mouette atricille et Chevalier semipalmé - Photo Pascale Picard

La tranquillité du moment est brisée par un léger émoi. Que se passe-t-il donc ? Un groupe d’humains sur la grève scrute la mer. Les jumelles distinguent bien des masses noires qui font surface de temps en temps. Des requins peut-être ? Non ! Trop tôt en saison, même s’ils ont commencé à remonter la côte. De l’avis de plusieurs, ce sont des lamantins, ces énormes vaches de mer, devinés plus qu’observés. Il faudra donc se contenter, mais tout de même avec joie, d’une étude détaillée des Sternes royales et caugek qui se trémoussent à nos pieds, alors que file en douce le Pluvier à collier interrompu.

Décidément trop facile sur la plage ! Un autre milieu pourrait peut-être demander quelque effort… Pourtant, dans la mangrove, ce sera le même plaisir. Après quelques Parulines noir et blanc, des prés et à couronne rousse, c’est l’Aigrette bleue au bord de l’eau qui s’intègre parfaitement aux échasses aériennes et aux racines des arbres. Plus discret encore, le Bihoreau violacé se repose au pied d’un palétuvier incrusté d’huîtres. Plein de petits crabes violonistes fuient à toute allure.

Bihoreau violacé - Photo Pascale Picard
Bihoreau violacé - Photo Pascale Picard

La mangrove rouge, variété la plus commune, ancrée dans la vase, a développé un mécanisme remarquable d’adaptation. Eh oui, la maligne, elle sait bloquer le sel dans ses racines ou l’expédier à la base des feuilles. Mais voilà que du fond de la baie s’avance la très élégante Aigrette tricolore.

Les Indiens Séminoles ont, eux aussi, utilisé l’enchevêtrement impénétrable de ces lieux étranges, chargés de mystère, pour tenter d’échapper aux armées envahissantes du conquistador Hernando de Soto, débarqué en 1539 sur ces rivages. C’étaient les premiers Américains organisés en villages, pêchant en saison sur les rives comme en témoignent les nombreux monticules de coquillages retrouvés. Des fouilles archéologiques ont aussi révélé leurs cimetières, dont certains datent d’avant Jésus-Christ, quelques poteries et les bijoux naturels dont ils se paraient. Massacrés, réduits à l’esclavage ou décimés par les maladies européennes et finalement vaincus, ils ont dû céder le seul or qu’ils possédaient : « La Florida ».

Séminole - Photo Pascale Picard
Les Indiens Séminoles ont utilisé l’enchevêtrement impénétrable des mangroves pour tenter d’échapper aux conquistadors espagnols. - Photo Pascale Picard

En quittant le site lourd de passé, nous avons eu l’incroyable surprise de rencontrer sur la pelouse d’une villa adjacente, confortablement installé, fier, dominant, en maître absolu des lieux, quoi ? Un beau et grand coyote ! La nature reprendrait-elle ici ses droits ?

Contrastant avec ces univers luxuriants, il y a aussi de grands marais salés plats, très secs, presque désertiques ou troués de rivières et d’étangs, domaine du Balbuzard pêcheur et des Urubus noirs qui n’en finissent pas de monter en spirale. Ici, la rencontre possible avec un python, un boa ou tout autre reptile exotique doit être rapportée !

Fort heureusement, trois Tantales d’Amérique en vol nous invitent à les suivre vers un délicieux petit jardin botanique qui offre un peu de calme et surtout de l’ombre. Bien sûr, le Moqueur polyglotte, omniprésent, est là. Il débite tout son répertoire, ce qui ne semble pourtant pas impressionner le Pic à ventre roux et encore moins la Tortue-molle de Floride, grande comme une cymbale, qui rêve au soleil.

En ce pays, tout est grand: l’espace, l’eau, la végétation. Les arbres montent haut, très haut dans le ciel, les pins surtout, et les palmiers s’amusent à changer constamment de forme. Il y a les élancés, en rangées serrées avec le fût dénudé et les feuilles en bouquet au sommet, les trapus, les nains, les indigènes, les méditerranéens, mais tous se marient fort bien aux bougainvilliers, aloès, cactus et plantes odoriférantes en fleur.

Oui, la Floride, c’est un beau paradis pour oiseaux migrateurs… et Québécoises en vacances à la recherche d’un printemps.