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¡ Viva Panamá !

En 1995, nous avions passé en famille les deux semaines encadrant le Jour de l’An au Costa Rica, plus précisément à Punta Leona. J’avais pris l’habitude de partir très tôt sur un chemin qui s’enfonçait dans la forêt derrière notre unité d’habitation vers le sommet d’une colline. J’étais fasciné par la luxuriance de la flore et par la richesse de la faune, en particulier par le nombre fantastique d’oiseaux, depuis les petits colibris jusqu’aux grands Aras rouges qui traversaient la vallée en criant très fort. Hormis ces aras, je n’ai alors identifié aucune espèce car je n’avais ni jumelles, ni guide. Mais je savais dès lors que l’observation des oiseaux serait pour toujours dans ma vie.

À notre retour, mon épouse et moi nous nous sommes équipés de jumelles et, au printemps, nous nous sommes inscrits à un cours d’identification des oiseaux pour débutants donné au Jardin botanique. Puis nous avons adhéré à la Société de biologie de Montréal. Pendant bien des années, nous avons découvert les oiseaux du Québec puis entrepris quelques voyages ornithologiques : Basse Californie, Floride à plusieurs reprises, Texas. Nos jumelles font maintenant partie de notre équipement de base quel que soit le voyage que l’on fasse.

Cette année, du 14 au 28 janvier, nous sommes allés avec nos amis au paradis des ornithologues, le Panama. Nous avons passé l’essentiel de la première semaine à Gamboa, situé au confluent du fameux Canal et du Rio Chagres, sensiblement au centre du pays. Les six jours suivants ont été distribués entre les versants ouest et est du volcan Barú, dans la province du Chiriqui près de la frontière avec le Costa Rica. Le voyage s’est conclu par deux jours dans la ville de Panama.

Viva Panama - Photo Michèle DuBerger

En arrivant à Gamboa en après-midi, pas à la meilleure heure pour faire de l’observation, j’ai noté comme premières espèces le Tangara flamboyant, le Tangara évêque, le Calliste à coiffe d’or, le Guit-guit saï et le Toui à menton d’or. Ça promettait! Le lendemain matin, dans les arbres entourant le stationnement devant l’hôtel, nous avons découvert comme le milieu était riche; l’abondance d’oiseaux était semblable à ce que j’avais expérimenté au Costa Rica il y a vingt ans. Que de « As-tu vu les couleurs? », « wow », « magnifique », sans oublier les « Au bout de la branche sans feuilles … », « Ce n’est pas sur celui-là que je suis. », etc. Chaque matin, nous passions un bon moment à faire le tour du stationnement pour observer sans cesse de nouvelles espèces; il fallait se forcer pour aller prendre le petit déjeuner. Nous avons reproduit ce rituel à chaque hôtel où nous avons logé. Dans toutes les zones ouvertes, autour des hôtels, sur les places de villages, ou en bordure des chemins les plus larges, nous profitions de cette animation effervescente.

Mais, nulle part il n’y avait besoin d’aller loin pour se retrouver dans la forêt. Dès que les chemins devenaient des sentiers, l’environnement se faisait plus oppressant; la lumière éclatante cédait le pas à la pénombre créée par le sous-bois de palmes, d’arbustes et de fougères mais surtout par les arbres immenses qui se rejoignaient en une canopée dense. Partout, l'atmosphère était lourde, le taux d'humidité très élevé. Dans cet environnement moite, si les singes hurleurs n'avaient pas un débat houleux, il y avait peu de bruit, peu de mouvement. Il fallait être attentif car on était surveillé; le Trogon de Masséna ou le Motmot roux se tenaient immobiles à quelques mètres au-dessus des sentiers examinant qui étaient ces intrus qui pénétraient dans leur domaine. La moindre éclaircie et l'exubérance des chants et des vols reprenaient. Parlant d'exubérance, le Manakin à col d’or s’est montré certainement le plus excité; nous avons pu assister à la danse d’un mâle qui bondissait d’une branche à une autre dans un mouvement de métronome emballé en émettant un son répétitif ressemblant à deux cailloux s’entrechoquant. Quelquefois, des cris d’oiseaux en attiraient d’autres, comme ce Piaye écureuil, un cousin de nos coulicous, venu voir pourquoi des femelles Tangaras évêques se plaignaient tant.

Barú ou Volcán de Chiriquí. - Photo Michèle DuBerger
Le Barú ou Volcán de Chiriquí est un volcan endormi de la cordillère de Talamanca. Il constitue le point culminant du pays avec 3 474 mètres d’altitude. - Photo Michèle DuBerger

La plus belle surprise que nous ayons eue, et peut-être la plus cocasse, est survenue suite à une marche dans le parc national du Volcán Barú. Nous avions joint un groupe de résidents de l’hôtel pour aller découvrir une cascade au cœur de la forêt tropicale. Après une demi-heure dans une remorque de tracteur sur un chemin très cahoteux et très pentu, on nous a conseillé de prendre des bottes de caoutchouc pour continuer à pied, pendant plus d’une heure, plus haut dans la montagne vers la fameuse cascade. En fait d’observation, à l’aller comme au retour, nous avons surtout fait attention où nous mettions les pieds pour éviter les racines, les zones de boue les plus profondes et ne pas manquer les « marches » du très étroit sentier. Revenus à notre point de départ, au-dessus du tracteur, un magnifique, le terme est faible, mâle de Quetzal resplendissant nous attendait. Avait-il une lueur d’amusement dans l’œil? On est plusieurs à y avoir songé. Merci à notre compagnon de « promenade », Daniel Gerardi, pour la photo de cet oiseau mythique.

Le sentier s’est élargi en un chemin, mais les pierres sont encore très glissantes. - Photo Michèle DuBerger
Le sentier s’est élargi en un chemin, mais les pierres sont encore très glissantes. - Photo Michèle DuBerger
Quetzal resplendissant (parc du volcan Baru - Photo Daniel Gerardi
Quetzal resplendissant (Parc national du Volcán Barú) - Photo Daniel Gerardi

Chaque journée, nous avons pu ajouter de nouvelles espèces à notre liste, même dans les endroits les moins naturels. Aux écluses de Miraflores du Canal de Panama, nous avons observé, outre les immenses porte-containers, la Mouette atricille, le Courlis corlieu et la Buse noire. Dans la ville de Panama, dans le Casco viejo, en bordure de mer, plusieurs espèces de pluviers et de bécasseaux et le Bihoreau violacé se sont montrés. Au total, nous avons identifié 180 espèces, et ce, sans les services de guides ornithologiques locaux ni appels sonores.

Ce périple panaméen n’a pas été seulement un voyage de découverte aviaire. Nous avons pu constater les disparités économiques du pays et ce qui en résulte. Le front de mer de la nouvelle ville de Panama est planté de gratte-ciel indicateurs d’une économie florissante mais qui ne l’est que dans la région de la capitale. Les villes de province comme David ou Boquete sont plus pauvres, voire miséreuses comme Chiriqui grande sur la mer des Caraïbes. À l’ouest du volcan Barú, en dehors des parcs nationaux, les flancs de montagnes sont déboisés jusqu’aux crêtes. Les champs aux pentes abruptes sont cultivés à la binette par les populations autochtones des Ngöbles et Buglés; pour gagner leur vie, ils s’échinent à faire pousser des légumes qui vont alimenter les marchés des bourgades du pays. Mais le prix de cette déforestation sera à coup sûr une érosion majeure. On voit déjà de place en place le lessivage du sol qui devient stérile et quelques glissements de terrain engendrés par les pluies quotidiennes. Sur le versant est de ce même volcan, on est au pays du café. De riches plantations s’étalent sur les flancs de la montagne. Là aussi, étant donné les pentes, le travail se fait à la main. Devinez qui sont les cueilleurs, les mêmes amérindiens. Et en voyant les maisons où ces travailleurs vivent, on sait vite qui profite du prix exorbitant du café, pas eux assurément.

Déboisement. - Photo Michèle DuBerger
Les sommets de ces pentes déboisées sont à 2 500 mètres d’altitude environ. On a assisté entre 1970 et 2008 à un recul de la forêt au Panamá de 11 % (- 8 384 km²) et entre 1992 et 2008 à un rrecul de 5,9 % (- 4 5110 km²). - Photo Michèle DuBerger
Caféier. - Photo Michèle DuBerger
Tous les grains d’un caféier ne mûrissent pas en même temps.. Il faut donc revenir plusieurs fois sur chaque plant. - Photo Michèle DuBerger

Ce voyage m’a beaucoup marqué. Si j’avais découvert au Costa Rica la beauté du monde aviaire, ce séjour au Panama me l’a confirmée de façon éclatante. J’ai pu voir cependant que la nature si foisonnante de ce pays n’est pas à l’abri des dangers.