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Une Floride méconnue, le « Panhandle »

Le Trout Point Nature Trail est un sentier bien particulier; il court dans une zone qui a été ravagée en 2004 par l’ouragan Ivan et son départ se situe à l’intérieur d’une base militaire.  Si nous ajoutons qu’il est survolé d’avions de chasse qui font des exercices en formation, il est peu probable qu’on pense que ce sentier en soit bien un de découverte de la nature.  Pourtant il est au nombre des sites ornithologiques répertoriés (« Great Florida Birding Trails » [1]) près de Pensacola à proximité de la frontière avec l’Alabama.  À juste titre, nous y avons vu au moins 15 couples de Balbuzards pêcheurs rehaussant leur nid ou y rapportant un poisson.

Entre le 18 et le 29 mars dernier, nous avons découvert le fond floridien du Golfe du Mexique, c’est-à-dire la région qui s’étend de Pensacola à Tallahassee, surnommée le « Panhandle ».

Le Trout Point Nature Trail n’est pas le seul environnement particulier dans cette région de Floride très différente du reste de l'état.  Si ce n’est de la proximité de Pensacola et dans une moindre mesure de Panama City, il y a peu de développements côtiers importants dans cette région.  L’urbanisation est moins dense que dans la Floride du sud ou de l’ouest.  Une très grande partie de ce territoire est protégée, soit dans des refuges fédéraux de la vie sauvage (National Wildlife Refuges), des parcs et des forêts d’état et, comme mentionné, des terrains militaires.  Tout le long de la côte s’étirent des cordons littoraux offrant des plages magnifiques et désertes ouvertes sur le Golfe ou sur les lagunes intérieures.  Plusieurs rivières importantes, comme l’Apalachicola, coulent paresseusement à travers ce plat pays en formant des bayous; elles s’ouvrent sur les lagunes dans de vastes estuaires bordés de marais. L’intérieur des terres est essentiellement couvert de pinèdes.

Nous avons surtout fréquenté les parcs de la zone côtière car les sites ornithologiques de l’intérieur se sont avérés difficiles à explorer.  En effet, un hiver très pluvieux avait rendu impraticables plusieurs des routes forestières et de de très forts vents, lors de notre séjour, faisaient un tel bruit dans les pins qu’il devenait très difficile d’entendre les oiseaux qui restaient sagement à l’abri.

S’il y avait autant de vent sur les côtes, il était cependant plus facile d’y repérer les oiseaux.  Au nombre des endroits où nous avons fait de magnifiques observations, citons le Big Lagoon State Park à Pensacola, les zones de Perdido Key, de Naval Live Oaks et de Fort Pickens dans le Gulf Islands National Seashore, le St. George State Park près d’Apalachicola et le St. Marks National Wildlife Refuge près de Crawfordville.

Les plages de cette région sont réputées pour être des zones de nidification des Petites Sternes et des Pluviers à collier interrompu.  Nous avons bien vu des Petites Sternes, mais elles ne nichaient pas encore.  Nous espérions, mais sans trop y compter, voir des Pluviers à collier interrompu.  Il nous semblait difficile de repérer ce petit oiseau très clair sur ces très larges plages de sable blanc étincelant battues par le vent.  Nous nous concentrions à longer les zones protégées par des cordes plus susceptibles de nous le révéler.  Finalement, c’est en dehors d’une telle zone, que nous avons fait notre première observation.  Un mâle, vu ses teintes plus vives, a attiré notre attention en pourchassant un Bécasseau sanderling; il défendait son territoire car nous avons vu aussitôt sa femelle, probablement, nichant dans une très légère dépression dans le sable.  Ce mâle s’en est pris aussi à des congénères les faisant lever de leur lieu de ponte, nous permettant ainsi de voir les œufs à peine plus colorés que le sable.

Pluvier à collier interrompu

Pas facile de repérer un Pluvier à collier interrompu sur une plage … - Photo Claude Ducrot

L’île de St. Vincent, près d’Apalachicola, est occupée complètement par un refuge fédéral de la vie sauvage.  Une navette permet d’entrer et de sortir de cette île de près de 15 km de long sur plus de 6 km au plus large.  Elle est formée d’anciennes dunes et est essentiellement recouverte de pins.  Deux-cent quarante espèces d’oiseaux y ont été identifiées.  Le Cerf de Virginie la parcoure ainsi que le Sambar, un grand cervidé de l’Asie du sud introduit par un des précédents propriétaires privés de l’île.  St Vincent est surtout reconnue comme un des cinq lieux de réintroduction du Loup rouge.  En fait, c’est une pouponnière.  Un couple de loups adultes vit sur l’île; leur progéniture, une fois capable de se débrouiller seule, est introduite dans quatre autres refuges du sud-est américain.

Si la région est originale, certains oiseaux le sont aussi ici.  Ainsi, pratiquement tous les Grands Hérons que nous avons observés l’ont été sur les plages et non pas dans les lagunes, un habitat qui leur est pourtant plus habituel.  Nous parlions de vent; ce fut notamment manifeste près du Fort Pickens.  Le sable blanc qui était soufflé sur la route nous rappelait les poudreries de neige du Québec; et quelle ne fut pas notre surprise d’observer des groupes de Bécasseaux sanderling courir et se nourrir en suivant le sable en mouvement; leur comportement  était semblable à celui des Plectrophanes des neiges en bordure des routes du nord.

Grand Héron

Par contre, un Grand Héron se voit bien! - Photo Claude Ducrot

La palme de l’observation cocasse et inattendue revient de loin à celle d’un Butor d’Amérique.  Pour finir notre visite au St. Marks National Wildlife Refuge, nous parcourrions une levée de terre entre deux bassins.  Le vol d’un Moqueur chat nous fit nous retourner nous révélant un butor au milieu de la digue.  Il avait sûrement attendu que nous passions pour entamer sa traversée d’un bassin à l’autre, traversée qu’il a continuée, le cou tendu vers l’avant et marchant non pas dressé sur ses doigts mais écrasé sur ses tarses.  Était-il persuadé qu’ainsi on ne le voyait pas?

Un lieu inattendu dans cette région est certes le Wakulla State Park, près de Tallahassee.  Ce parc, au charme désuet, occupe les terres d’un ancien domaine (« lodge ») situé à la résurgence de la rivière Wakulla.  Plusieurs sorties en bateau sont offertes aux visiteurs pour découvrir cette rivière surgie des profondeurs karstiques.  On navigue ainsi entre les cyprès pouvant observer aigrettes, gallinules, foulques et autres oiseaux ainsi que des alligators évidemment et aussi des lamantins.

L’Huitrier d’Amérique est commun dans les estuaires et les lagunes.  En effet, le fond de ces plans d’eau est littéralement couvert d’huitres.  Toute une activité multiple est née de la présence de ces mollusques.  À un bout de la chaîne, on voit les « pêcheurs » qui, à deux par barque à fond plat, ratissent les fonds et à l’autre bout, des bars bien particuliers, les « raw bars », où on déguste les huitres.

Les pêcheurs d'huitres s'apprêtent à partir

Les pêcheurs d'huitres s'apprêtent à partir - Photo Michèle DuBerger

La température n’ayant pas été idéale ce printemps dans ce coin de Floride, il nous faudra y retourner pour mieux profiter de la nature encore bien préservée de cette région.  Nous revenons enchantés tout de même de notre séjour pendant lequel nous avons pu reconnaître formellement 117 espèces d’oiseaux.


[1] Voir le précédent article de Michèle DuBerger et Claude Ducrot consacré à l’ornithologie en Floride: Aux oiseaux en Floride, pour une présentation des guides ornithologiques de cet état.