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Il ne faudrait pas qu'elles disparaissent


Les populations d'abeilles sont en déclin. Le phénomène touche l'ensemble de la planète et s'amplifie d'année en année. Aujourd'hui, il a pris une telle proportion que les scientifiques se mobilisent pour en comprendre les causes et essayer de l'enrayer. Le texte qui suit dresse un portrait général de la situation. Il a été écrit dans le but de sensibiliser les membres de la Société de biologie de Montréal à la problématique des abeilles et de vous donner l'envie, éventuellement, de vous mobiliser autour d'un projet visant à les faire mieux connaître du grand-public et à les préserver. Les détails du projet conçu par la SBM vous seront communiqués dans les prochaines semaines par l'intermédiaire du Bio-Nouvelles, du site web et de la page Facebook.

Une disparition globale

Le déclin des abeilles a commencé dans les années 70 mais la prise de conscience de sa gravité ne s'est vraiment produite que dans les années 90 après avoir constaté son accélération. Inquiets de la diminution constante de la production de miel,, les apiculteurs européens et américains ont alerté les pouvoirs publics sur la mortalité anormalement élevée de leurs abeilles et sur la mauvaise santé générale de leurs ruches. On s'est ensuite aperçu que le phénomène baptisé syndrome d'effondrement des colonies, touchait non seulement les abeilles domestiques mais aussi les sauvages, et qu'il se produisait à l'échelle de la planète. Aujourd'hui, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), près d’une espèce sur 10 est au bord de l’extinction dans certaines régions d'Europe. En ne tenant compte que des bourdons qui sont des abeilles sauvages, la moitié de leurs espèces a disparu ou est en danger de disparaître d'Angleterre. 7 % des 60 espèces recensées dans le centre et l’ouest de l’Europe ont disparu entre 1951 et 2000 et 25 % sont sur le point de s'éteindre. En Amérique du Nord, la situation n’est pas meilleure puisque les populations de quatre espèces (Bombus occidentalis, B. pensylvanicus, B. affinis, and B. terricolae) ont diminué de 96 % en 20 ans.

Bombus ternarius - Photo Jean-François Noulin
Le bourdon tricolore (Bombus ternarius), facile à identifier avec ses deux bandes abdominales orange, est une espèce sociale comme tous les bourdons et les abeilles domestiques. - Photo Jean-François Noulin

Plus solitaires que sociales

Il existe plus de 20000 espèces d’abeilles dans le monde, dont 4000 en Amérique du Nord, environ 730 au Canada et un peu plus de 400 au Québec.

80 % d’entre elles sont des espèces solitaires, c'est-à-dire que les femelles fécondées vont pondre leurs œufs dans des nids isolés qu'elles auront trouvés ou construits. Il peut s’agir d’une coquille vide, d’une anfractuosité dans la roche ou dans un mur ou d’une galerie dans du bois, dans une plante à moelle ou encore dans le sol. L'abeille pond un premier œuf, dépose une réserve de nourriture pour la future larve, puis ferme la chambre en fabriquant une cloison avant de recommencer jusqu'à ce que la galerie soit pleine ou qu'elle ait épuisé son stock d’œufs. La réserve de nourriture, ou pain d'abeille, est constitué de nectar et de pollen; les abeilles solitaires ne font pas de miel. Certaines espèces solitaires ont l'habitude de se regrouper sur un site de ponte et peuvent donner l'impression qu'elles vivent en colonie bien que chaque nid soit séparé; on parle alors d’agrégats.

Seules 20 % des abeilles vivent en sociétés plus ou moins hiérarchisées. Certaines forment des communautés, qui seraient des formes primitives d'organisation sociale. Elles se regroupent alors dans une structure commune, par exemple un terrier, pour pondre mais chaque pondeuse s'occupe de sa progéniture sans interagir avec les autres.

D'autres espèces ont opté pour de véritables sociétés où chaque abeille a une tâche définie selon sa caste. La colonie peut être constituée de sœurs (sans reine) réparties en pondeuses et en ouvrières; on parle alors d'abeilles semi-sociales. Elle peut aussi être composée d'une mère (la reine), de ses filles stériles (les ouvrières) et de ses fils (les mâles); on parle alors d'abeilles eusociales, la forme la plus évoluée d'organisation. L'exemple le plus connu est celui de l'abeille domestique (Apis mellifera), mais la société des bourdons fonctionne de la même façon.

Chez les abeilles comme ailleurs, il y a bien sûr des exceptions et on trouve aussi des espèces « asociales », des abeilles solitaires qu'on appelle abeilles coucous ou parasites. Elles pondent dans le nid des autres abeilles, qu'elles soient sociales, communautaires ou solitaires, et laissent les hôtes nourrir leurs larves (cleptoparasitisme).

Bombus impatiens - Photo Jean-François Noulin
Le bourdon fébrile (Bombus impatiens) est probablement l'espèce de bourdon la plus commune au Québec; il a d’ailleurs fait partie des cinq insectes finalistes pour le titre d’emblème du Québec. - Photo Jean-François Noulin

Des raisons de s'inquiéter

« Si les abeilles disparaissaient de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre. » Si la paternité de cette citation attribuée au physicien Albert Einstein est aujourd'hui discutée, on commence à mieux appréhender la qualité visionnaire du message.

Pour la plupart d'entre nous, le principal intérêt des abeilles est de nous fournir du miel. Pourtant, leur influence sur notre alimentation est beaucoup plus importante que cela. En butinant d'une fleur à l'autre et en les fécondant, les abeilles sont indispensables pour la production des fruits. « Moins d'abeilles » signifie donc « moins de fruits sur nos tables ». Mais si on prend le terme de fruit dans son sens botanique, cela signifie aussi moins de légumes (tomate, pois, haricot, courgette, aubergine, poivron), moins de céréales et moins de semence. Cela veut dire aussi moins de plantes fourragères pour nourrir le bétail et donc, moins de viande. En fait, on estime que le tiers de l'alimentation humaine et les trois quarts de nos cultures sont dépendants des pollinisateurs. Et contrairement aux idées reçues, le rôle le plus important n'est pas joué par les abeilles domestiques (environ 15% de la pollinisation des fruits et légumes), mais par les abeilles sauvages et les autres pollinisateurs. Les conséquences de la disparition des abeilles sur notre alimentation justifient en elles-même que l'on prenne les mesures pour l'enrayer, mais le problème ne s'arrête pas à notre alimentation.

80 % des plantes à fleurs sont directement dépendantes des pollinisateurs (abeilles, mouches, coléoptères, etc.). Sans abeille pour les féconder, certaines espèces de plantes disparaîtraient tout simplement, entraînant dans la même foulée toute la faune qui en dépend. Les abeilles constituent donc un élément important du maintien de la biodiversité.

Par ailleurs, les abeilles ne font pas qu'assurer la survie des espèces qu'elles fécondent. En transportant le pollen sur de grandes distances et en fécondant des plantes éloignées les unes des autres, elles limitent leur « consanguinité » et de ce fait leur confèrent une meilleure résistance aux maladies ou aux changements du milieu. Ce brassage génétique est aussi important pour la continuité de l'évolution, car il crée de nouvelles variétés, qui deviendront peut-être un jour de nouvelles espèces.

Enfin il ne faut pas oublier que les abeilles sont un maillon de la chaîne alimentaire. Elles constituent donc une ressource alimentaire pour les insectivores, que ce soit des amphibiens, des reptiles, des oiseaux ou des mammifères.

Osmia lignaria - Photo Jean-François Noulin
L'abeille maçonne (Osmia lignaria) est une espèce solitaire qui est commune dans tout le Canada. Très importante pour la pollinisation des vergers, elle niche dans les cavités naturelles des végétaux. - Photo Jean-François Noulin

À l’origine, une guêpe

Les premières traces d'abeilles datent de 100 millions d'années. Elles sont apparues 40 millions d'années après les premières plantes à fleurs, une peccadille à l'échelle géologique. On pense que leur ancêtre était une guêpe carnivore, qui se nourrissait d'autres insectes, dont les premiers pollinisateurs des fleurs préhistoriques. On imagine que certaines guêpes ont fini par prendre goût au pollen et au nectar qui recouvraient leurs proies et qu'elles se sont progressivement séparées des autres en adaptant leur régime alimentaire pour devenir des abeilles. Ce faisant, elles ont participé avec d'autres insectes volants comme les mouches et les papillons à la pollinisation des fleurs et ont été à l'origine de l'explosion des espèces de plantes à fleurs qui se produisit vers la fin du crétacé. L'histoire des fleurs et celle des abeilles sont alors devenues indissociables; on parle même de coévolution tant la morphologie de certaines fleurs s'est adaptée à ces nouveaux pollinisateurs pour parfois en obtenir l'exclusivité.

Un seul responsable

On commence à mieux connaître les raisons du déclin des populations d'abeilles et, mises à part les maladies et les parasites naturels de ces insectes, elles ont toutes un point commun : l'être humain.

Comme tous les êtres vivants, la survie des abeilles est indissociable d'un habitat sein capable de les abriter, d'assurer leur alimentation et où elles peuvent perpétuer leur descendance. Or cet habitat tend à disparaitre et à se fragmenter sous l’effet d’une urbanisation mal réfléchie et de pratiques agricoles peu respectueuses de l’environnement. L'étalement des banlieues, l'artificialisation des surfaces (asphaltage, pavage), la destruction des haies naturelles pour accroître la surface des terres cultivables, la disparition des prairies naturelles, le drainage des zones humides , la tonte et la fauche des bords de route et des terrains vagues portent non seulement atteinte aux abeilles en détruisant leur habitat, mais isolent les populations survivantes, ce qui entraine leur appauvrissement génétique et les affaiblit.

Outre la destruction des habitats sauvages, la monoculture à grande échelle telle qu'on la pratique aujourd'hui a pour effet de réduire la diversité végétale. Chez les espèces d'abeilles qui dépendent d'une source de nourriture bien précise, la disparition de l'espèce végétale entraine inévitablement leur disparition. Les abeilles plus généralistes résistent mieux à l’uniformisation des paysages floraux. Cependant, comme nous, leur santé est tributaire d'une alimentation diversifiée et un appauvrissement des variétés de fleurs les affaiblit.

Au chapitre des pratiques agricoles néfastes, il faut aussi signaler l'utilisation généralisée des engrais azotés. S’ils ne nuisent pas directement aux abeilles, ils ont en revanche complètement remplacés les cultures de légumineuses comme le trèfle et la luzerne qui étaient auparavant utilisées pour enrichir les sols en azote. Or, il se trouve que ces plantes sont aussi une source très importante de nourriture pour les abeilles.

Enfin, il y a également l'utilisation intensive des pesticides pour contrôler les insectes ravageurs. Ils tuent à grande échelle et sans discernement tous les insectes incluant les abeilles qui viennent polliniser les cultures. Les nouvelles molécules comme les néonicotinoïdes sont particulièrement incriminées dans la disparition des abeilles. Beaucoup de pays commencent d’ailleurs à en interdire l’usage et, récemment, l’Ontario a voté une loi en ce sens.

Inverser la tendance

En fait, la menace que fait peser l'agriculture moderne sur les abeilles est telle qu'aujourd'hui les villes agissent comme de véritables réserves de biodiversité pour les abeilles sauvages. La diversité des fleurs dans les jardins et les parcs municipaux (floraison abondante et étalée dans le temps), l'utilisation mieux contrôlée de pesticides moins dommageables pour la santé humaine (et celle des insectes), l’abondance d’espaces de nidification (anfractuosités dans les murs, bacs à sable, espaces de terre nue) et une température moyenne plus élevée de 2 à 3°C font en sorte que l'on recense plus d'espèces dans les zones urbaines et périurbaines que dans les campagnes.

Au point où nous en sommes, toutes les initiatives en faveur des abeilles sont utiles. Avoir conscience du problème et en parler à l'occasion autour de soi, c'est déjà contribuer à empêcher leur disparition. On peut aussi poser des gestes simples et faire des choix qui auront un impact important.

Au jardin par exemple, il est important de planter des fleurs indigènes adaptées à la faune locale. Si le recours à des insecticides est inévitable, il vaut mieux choisir un produit spécifique (c'est-à-dire qui cible les insectes qu'on veut éliminer ou qui agit à un stade particulier de leur développement) et ayant une faible rémanence (c'est-à-dire une durée de vie la plus courte possible dans l'environnement).

À l'épicerie, il serait préférable, quand le budget le permet, de payer un peu plus cher des fruits et légumes biologiques qui sont généralement cultivés selon des méthodes plus respectueuses de l’environnement.

Il est également important de faire valoir notre opinion quand on nous en donne l’occasion et faire savoir à nos élus que nous sommes attentifs aux décisions qu’ils prennent. N’hésitez pas à signer une pétition quand elle défend vos intérêts, par exemple celle d’Équiterre demandant d'abolir l'usage des insecticides à base de néonicotinoïdes (http://www.action.equiterre.org/). Enfin, on peut s'impliquer dans le projet supporté par la SBM visant à mieux faire connaître les abeilles. Les détails seront donnés dans le prochain Bio-Nouvelles et le sont déjà sur le site en cliquant ici.